[Reportage Bourse Gide] De fil en aiguille, un retour vers l’emploi

En France, 4,7 millions de femmes sont touchées par la précarité, presque un million de plus que les hommes. A Tours, l’association Active offre un chantier d’insertion à 26 femmes au chômage. Elles trient réparent puis vendent les vêtements de seconde main dans l’espoir d’accéder à un emploi stable.

Jamais les couturières de l’association Active n’auraient pu imaginer qu’une de leur robe puisse être exposée dans la majestueuse cathédrale de Saint-Pierre- Saint-Paul à Saint-Pétersbourg en Russie. Et pourtant ! Le créateur camerounais, Lamyne Mohamed a tenu à ce que l’une des quinze tenues royales qu’il a imaginées soient confectionnées par des femmes en réinsertion. A Tours, Faiza Chaa et Harumi Toton ont participé à la fabrication de cette magnifique cape médiévale aux allures de boubou africain, hommage à Marie d’Anjou, ancienne reine de France. Toutes deux sont passée par Active, une association tourangelle créée en 1999 pour aider les femmes en situation précaire à retrouver du travail. Au sein d’Active les employées trient, retouchent et vendent les vêtements donnés tous les jours par des particuliers ou des grandes enseignes commes les Galeries Lafayette ou Esprit.

Au cœur de l’entrepôt où s’empilent les sacs de fripes, les machines à coudre font entendre leurs cliquetis réguliers. Dans le petit atelier de 15 m2, le plan de travail déborde de patrons, d’épingles et de bobines de fils. Une robe de printemps blanche à pois bleus trône sur un mannequin. « Je l’ai confectionnée moi-même », avance Drita, 56 ans, le mètre suspendu autour du cou. Au fond de la pièce, des centaines de tissus, pliés en quatre, sont classés par couleur et par matière. Coton, laine, polyester… l’organisation de l’atelier est méticuleuse. « Pas de taches, pas de trous, vérifier cols et poignets des chemises et chemisiers », indique une feuille scotchée au mur, récapitulant les instructions pour trier les vêtements.  

Une vingtaine de conteneurs répartis dans l’agglomération récoltent chaque année 222 tonnes de vêtements. Seule une trentaine de tonnes sont conservées. Une partie est directement envoyée en boutique, le reste est pris en charge par les mains de l’atelier qui donnent une seconde vie aux pièces ayant de la valeur. Les vêtements irrécupérables sont envoyés en Belgique pour être transformés en isolants ou en moquettes. Ce service de recyclage rapporte à l’association 15 000 euros par an.

« Aider  à retrouver goût au travail  »

Présente sur deux boutiques à Tours, l’association emploie 26 femmes qui travaillent 24h par semaine pour une durée maximale de deux ans. Accompagnées par Pôle emploi, leur contrat aidé auprès de l’association est financé par le conseil départemental. La Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Dirrecte) apporte également une subvention annuelle. Les ventes de la boutique représentent 40 % du chiffre d’affaires, qui s’élève à 200 000 euros par an. Il permet de couvrir les charges de fonctionnement de l’association et la rémunération de ses cinq salariés.

Grâce à des relations avec de nombreuses entreprises, les employées en insertion  obtiennent des stages d’au moins une semaine tous les quatre mois. Une condition essentielle pour prolonger leur contrat avec Active. Même si certaines employées s’y plaisent et ont du mal à se projeter dans un autre environnement de travail, l’association se veut un tremplin vers un emploi stable. « Nous sommes là pour aider les personnes à retrouver goût au travail et à acquérir des compétences. A elles ensuite de se fixer des objectifs et de les atteindre », explique Elise Yagoubi, la directrice de l’association. Depuis novembre dernier, trois femmes ont ainsi trouvé un vrai poste.

Parmi elles, Harumi Toton, 41 ans. Longs cheveux lisses tirés en queue de cheval, elle est arrivée à Active après la naissance de sa fille. «  J’avais très envie de trouver un travail », explique-t-elle dans un français un peu hésitant. Après une école de mode puis d’œnologie à Tokyo, elle s’est installée en France il y a dix ans par amour. Elle qui ne parlait pas la langue, n’avait jamais travaillé. Grâce à Active, Harumi a décroché une place dans une boutique de retouche puis dans un salon de thé. Elle a effectué son dernier stage dans un pressing à quelques pas de chez elle. Une opportunité qui s’est transformée en CDD de neuf mois. « C’est mon premier contrat de travail en France », se réjouit-elle.

Des femmes pleines d’ambition

Dans l’atelier, les cinq femmes en insertion rêvent d’un parcours comme celui d’Harumi. D’origines étrangères, toutes savaient déjà manier l’aiguille à leur arrivée. « On n’a pas les moyens de leur apprendre tout de A à Z »​, souligne Soussana Malkhassian, l’encadrante. Pour certaines, la passion est née très tôt.  C’est le cas de Drita, 56 ans. La couture lui rappelle les après-midi passées à confectionner des vêtements avec sa mère et ses sœurs lorsqu’elle était petite.  Originaire d’Albanie, Drita est venue en France en 1991. Il y a peu, elle avait pour projet d’ouvrir son atelier. « Tout était quasiment prêt… mais la banque a refusé de me prêter 4 000 euros », explique-t-elle déçue. Cela fait bientôt quatre mois que Drita est en insertion à Active où elle touche  654 euros par mois. « Juste de quoi survivre », soupire-t-elle. Mais cette mère de deux enfants garde en tête son projet. « Au moins, je ne reste pas sans activité. Parfois on croit tout connaître d’un métier mais ici j’en apprends tous les jours. »

Faiza ambitionne elle aussi de créer son entreprise de retouche de vêtements. Arrivée en France il y a dix ans, elle a eu un parcours compliqué. « J’ai travaillé au noir dans de petites boutiques et dans l’hôtellerie, explique-t-elle. Mais je m’épanouis beaucoup plus lorsque je crée de mes propres mains. » Elle a intégré Active il y a un an et effectué plusieurs stages dans le prêt-à-porter mais aussi pour une créatrice de robes de mariée. Consciente des difficultés qu’implique le lancement de sa propre entreprise, cette mère d’une fille de huit ans affirme n’avoir « rien à perdre ».

Derrière ses lunettes rectangulaires, Soussana Malkhassian, l’encadrante, observe le travail des cinq employées de l’atelier avec bienveillance. « Faiza c’est la spécialiste de la retouche maintenant », sourit-elle avec son accent venu des balkans. Vêtue d’une élégante robe noire et de bijoux imposants, Soussana a elle aussi été couturière en insertion chez Active. En France depuis treize ans, cette arménienne qui avait toujours baigné dans le milieu de la couture, a eu du mal à s’adapter. Une assistante sociale de Tours lui fait connaître l’association en 2008. L’ingénieure en textile industriel qui dirigeait un atelier de 25 personnes en Géorgie, trouve alors vite sa place. Après six mois de contrat d’insertion elle prend en charge l’atelier couture et aide, à son tour, les femmes en insertion.  

Au sein de la boutique, à quelques pas de l’atelier, les vêtements retouchés sont rangés par taille et par saison. L’alignement de vestes et chemisiers par camaïeu de couleur facilite le repérage. Les prix défient toute concurrence : trois euros la chemise, quatre euros le pantalon. L’arrivée des clients est rythmée par le son d’une clochette accrochée à la porte. Cet après-midi là, Harumi, l’ancienne employée, vient y déposer des vêtements devenus trop petits pour sa fille de six ans. « J’aime revenir ici et garder contact avec ces femmes qui m’ont aidé à trouver un emploi », confie- t-elle. Son parcours exemplaire fait la fierté des responsables de l’association.

Ralitsa Dimitrova

 

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